J'ai eu des jours heureux à ses côtés, il a eut des hauts et des bas, à cause de moi. Ce garçon, d'origine méditerrannéenne, a bravé, pendant toutes ces longues années, les basses insinuations et les quolibets douteux de ses proches, de ses amis et, comble de l'ignominie, de certaine de mes amies. Bien que j'ai tenté d'éviter ces manifestations de bêtise crasse, je n'ai pû les empécher. Il n'a jamais exposé son amertume, laissant croîre qu'il assumait sans trouble.
Au delà de cette preuve d'attachement, il m'a offert, par deux fois, les plus belles phrases qu'il m'ait été donné d'entendre. Au cours de la première année après notre rencontre, alors que nous discutions de l'une de ces avanies proférée par l'individu qui nous avait présentés, j'ai, m'englobant dans cette affirmation, asséné: "Tous ces pédés sont des cons jaloux! je sais de quoi je parle...". Contre toute attente, la réponse de MA m'a saisi au plexus solaire comme un coup de poing, me laissant hors d'haleine, muscles tétanisés: "Oui, mais toi t'es pas un pédé.". Quelques années plus tard, organisant un réveillon de jour de l'an autour d'un orchestre de jazz, j'invitais MA, sa compagne et un couple d'amis. Nous avions une table ronde dominant la salle et étions dans la ligne de mire des autres clients. A l'heure des congratulations d'usage, j'ai été surpris que MA, alors qu'il était assis juste à ma gauche, se lève et commence les embrassades à l'opposé. Revenant à moi, MA me sert dans ses bras et me murmure à l'oreille: "Tu sais, je t'aime, toi, je t'aime.". Il avait pû me le dire parce que nos trois convives était encore occupés, en face de nous. Plus le temps passe, plus il me semble qu'il y avait là calcul de sa part; sans doute essais-je de m'en persuader. Dix sept ans plus tard, j'entends encore distinctement sa voix, ses mots, je sens son souffle sur mon oreille, la pression de ses bras, la chaleur de son torse sur mon torse.
Sait-il que tous ses péchés lui seront pardonnés pour ces simples mots.
(Pour moi, à l'encontre de Monsieur Lalanne, la première fois que l'on m'a dit "je t'aime", c'est un hétéro qui me l'a dit.)